CHARLES IX


CHARLES IX
    Charles IX, roi de France, était, dit-on, un bon poète. Il est sûr que ses vers étaient admirables de son vivant. Brantôme ne dit pas, à la vérité, que ce roi fût le meilleur poète de l'Europe; mais il assure qu'il " faisoit des quadrains fort gentiment, prestement, et in promptu, sans songer, comme j'en ay veu plusieurs... quand il faisoit mauvais temps, ou de pluye ou d'un extrême chaud, il envoyoit querir messieurs les poètes en son cabinet, et là passoit son temps avec eux, etc. "
    S'il avait toujours passé son temps ainsi, et surtout s'il avait fait de bons vers, nous n'aurions pas eu la Saint-Barthélemi; il n'aurait pas tiré de sa fenêtre avec une carabine sur ses propres sujets comme sur des perdreaux. Ne croyez-vous pas qu'il est impossible qu'un bon poète soit un barbare ? Pour moi, j'en suis persuadé.
    On lui attribue ces vers, faits en son nom pour Ronsard:
    Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
    Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps
    Le maître elle t'en rend, et te sait introduire
    Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
    Ces vers sont bons, mais sont-ils de lui ? ne sont-ils pas de son précepteur ? En voici de son imagination royale qui sont un peu différents:
    Il faut suivre ton roi qui t'aime par sus tous,
    Pour les vers qui de toi coulent braves et doux
    Et crois, si tu ne viens me trouver à Pontoise,
    Qu'entre nous adviendra une très grande noise.
    L'auteur de la Saint-Barthélemi pourrait bien avoir fait ceux-là. Les vers de César sur Térence sont écrits avec un peu plus d'esprit et de goût. Ils respirent l'urbanité romaine. Ceux de François 1er et de Charles IX se ressentent de la grossièreté welche. Plût à Dieu que Charles IX eût fait plus de vers, même mauvais ! Une application constante aux arts aimables adoucit les moeurs.
    " Emollit mores nec sinit esse feros. "
    OVID., II, de Ponto, IX, 48.
    Au reste, la langue française ne commença à se dérouiller un peu que longtemps après Charles IX. Voyez les lettres qu'on nous a conservées de François 1er. Tout est perdu fors l'honneur , est d'un digne chevalier; mais en voici une qui n'est ni de Cicéron, ni de César.
    " Tout à steure ynsi que je me volois mettre o lit est arrivé Laval qui m'a aporté la serteneté du lèvement du siége. "
    Nous avons quelques lettres de la main de Louis XIII, qui ne sont pas mieux écrites. On n'exige pas qu'un roi écrive des lettres comme Pline, ni qu'il fasse des vers comme Virgile; mais personne n'est dispensé de bien parler sa langue. Tout prince qui écrit comme une femme-de-chambre a été fort mal élevé.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.